• Août-Novembre 1914 : Bezonvaux et la légende de Maginot

    Le nom de Bezonvaux est associé à celui de Maginot, car c'est à partir de ce village que le futur ministre de la Guerre organise des patrouilles dans la plaine au pied des Hauts-de-Meuse.
    Au général Mourret, responsable du 1er secteur de défense dans lequel se trouve le 44ème R.I.T. , Maginot a eu l'occasion d'exposer une idée : mettre sur pied des groupes permanents de reconnaissance pour améliorer le recueil de renseignements et éviter les embuscades tendues par les Allemands. En outre, à la suite de plusieurs opérations qu'il a effectuées avec des volontaires venus s'offrir pour l'accompagner à chaque mission, l'utilité de disposer de patrouilles régulières s'est imposée. Finalement, le général Mourret prend l'initiative de cette création. Il est alors fait appel aux candidatures dans l'ensemble du 44ème R.I.T. Maginot procède à la sélection de la vingtaine d'hommes qui doivent composer la « section d'élite » dont le commandement lui est confié, alors qu'il n'a encore aucun grade. Parmi eux se trouve un réserviste originaire de Bezonvaux, Nicolas Gille. De cette troupe, Maginot fait la description suivantes:

    « Je n'ose pas dire que tous ceux qui composaient cette section étaient d'irréprochables gentilshommes ... mais qu'importe ! Ils étaient avant tout courageux, prêts à tous les sacrifices et méprisant la mort. Je savais qu'avec eux je pourrais tout oser. Pour moi c'était là l'essentiel.
    Gens de la région pour la plupart, connaissant admirablement le pays, aimant par dessus tout la chasse, tous un peu braconniers par tempérament, casse-cou et risque-tout, ils étaient si j'ose dire, « plus soldats que militaires ». Beaucoup d'ailleurs avaient été attirés dans nos rangs par l'attrait d'une liberté relative et la suppression pour eux de toutes les corvées qui les rebutaient dans leurs compagnies. »

    Ultérieurement, les fantassins sont renforcés par trois artilleurs d'une section de canons de 75 mm, chargés du repérage de cibles potentielles, et quelques hussards commandés par un maréchal des logis. Naturellement, le contexte spécial et l'esprit particulier de ces patrouilleurs entraînent que ceux-ci prennent des libertés avec la discipline, d'autant que la plupart des localités de la région sont vides de leurs habitants. Maginot écrit d'ailleurs:

    « il me faut avouer ici que, bien souvent, je fermais les yeux sur les rapines de mes bonhommes ; je leur demandais trop de sacrifices pour m'arrêter aux légères entorses qu'ils pouvaient faire aux stricts réglements. Je savais à propos leur tolérer la goutte d'alcool défendue et ne point m'apercevoir de leurs excès. D'ailleurs, tous ces hommes assez difficiles à mener, devenaient pour moi les meilleurs collaborateurs à la condition de savoir les comprendre et d'être à leur tête dans les coups de chien ... »

    Maginot s'est installé dans l'immeuble le plus à l'est du village, « c'est-à-dire à la pointe même des avant-postes » : il s'agit de l'épicerie-café-bureau de tabac appartenant à la famille Nivromont. La section cantonne dans une grange à proximité, les hommes dormant sans quitter leurs vêtements. Maginot se repose également tout habillé dans la maison-même, assis dans un fauteuil, le fusil à la main, prêt à éveiller ses patrouilleurs à la moindre alerte : des patrouilles de la cavalerie adverse se hasardent jusqu'aux environs. Le séjour est agréable car les repas sont copieux :

    « Petit à petit, nous avions pu constituer de véritables troupeaux d'approvisionnement. De nos expéditions il n'était pas rare de nous voir ramener des porcs ou des chèvres. Souvent aussi des poules, des lapins venaient augmenter nos réserves. Pillards et « carottiers », mes hommes se chargeaient de trouver les « extras » qui, joints à l'ordinaire, nous permettaient une bonne chère continuelle ».


    Il explique encore le rôle des patrouilles qu'il conduit:

    « Il me faut ... exposer ici, aussi succinctement que possible, la valeur purement militaire de notre organisation. Son but principal était de tenir constamment en haleine les éléments avancés de l'ennemi, d'occuper sans relâche les patrouilles allemandes qui avaient elles-mêmes la mission d'explorer la région... Me basant sur cette idée que la défense d'un camp retranché ne commence point à la limite de son premier fort, je cherchai surtout à e donner de l'air » à Verdun, à tenir assez l'ennemi en respect pour qu'il ne puisse se décider à occuper définitivement des villages neutres encore, tels que Maucourt, Mogeville, Ornes qui passaient tour à tour aux mains françaises et ennemies ».

    La « carrière » de patrouilleur de Maginot a débuté le 26 août. Comme avec les deux autres députés mobilisés il a manifesté le désir d'aller en reconnaissance, son capitaine lui propose, sur directive du commandant de régiment, de se rendre à Maucourt et Mogeville pour rechercher des renseignements sur la présence des Allemands. D'après Maginot, cette patrouille est composée de quatre équipiers : Chevillon, Abrami, Muller (un soldat d'origine alsacienne et parlant allemand) et lui-même. Cette première sortie est un succès et les membres de la patrouille sont nommés caporaux le soir même. Les journaux publient alors l'article suivant :

    « Monsieur Maginot, ancien sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, soldat au 44e à Verdun, vient d'être fait caporal ainsi que ses deux collègues, MM. Chevillon et Abrami, députés, pour avoir avec quatre hommes été reconnaître et occuper un village situé à quatre kilomètres en avant des avant-postes français et qui était signalé comme étant occupé par un fort contingent de cavalerie allemande ... Ces premiers succès, ces premiers galons, semblent redoubler l'ardeur qu'André Maginot met à diriger les patrouilles. L'ancien ministre devenu caporal, installe son poste de commandement à Bezonvaux, dans le bureau de tabac, dont la porte basse l'oblige à se courber, chaque fois qu'il entre ou sort en raison de sa haute taille. Et c'est de là que, chaque jour, il dirige et conduit lui-même ses hommes, en liaison avec le 365ème ».

    Les exploits de la « section d'élite » continuent jusqu'en novembre. Le 9 de ce mois se termine la « carrière» de patrouilleur de Maginot. Celui-ci, entre-temps promu sergent, a contribué les jours précédents, en y entrant à la tête de ses hommes, à la reprise des villages de Maucourt et de Mogeville. Le 9 donc, il effectue une reconnaissance en direction du bois des Hayes, situé à l'est de Maucourt, qui semble être occupé en permanence par les Allemands. Les renseignements sur ce bois sont demandés par le général Coutanceau, gouverneur du camp retranché de Verdun. L'affaire est connue de manière détaillée par le témoignage de Maginot lui-même ainsi que par celui d'un sous-officier qui l'accompagnait, le sergent Léonard .

    Avec une vingtaine d'hommes (24 fantassins et 2 artilleurs), rampant et se défilant, Maginot s'approche jusqu'à 200 mètres d'une des lisières de ce bois. Une telle progression aurait dû être accueillie par des coups de feu, ce qui ne se produit pas. La patrouille est étirée ; Maginot et deux hommes sont largement en tête. A l'extrémité du bois, en lisière, se trouve une petite tranchée allemande et Maginot veut la reconnaître avec quelques hommes. Il peut arriver jusqu'à elle ; mais, tout à coup, à une vingtaine de mètres, il aperçoit une centaine d'Allemands en embuscade dans le bois. Une décharge nourrie abat immédiatement quatre de ses accompagnateurs. Pour couvrir la retraite des survivants, il fait feu à son tour sur l'ennemi qui s'avance et tue deux adversaires. Il reçoit une première balle qui lui fracasse le tibia, tombe mais se relève aussitôt. En tirant les cartouches qui restent dans le magasin de son fusil, il réussit à se replier d'une cinquantaine de mètres malgré la grêle de projectiles que les Allemands lui envoient. Une seconde balle l'atteint à la rotule ; il tombe de nouveau. Il parvient, en se traînant sur les mains, à gagner une grosse pierre derrière laquelle il peut se protéger, retrouvant là cinq ou six survivants. A ce moment, il est 8 heures. Jusqu'au soir, les Allemands ne cessent d'essayer d'encercler la poignée d'hommes encore vivants. Quatre ou cinq fois, ils arrivent jusqu'à une quarantaine de mètres ; à chaque fois, ils doivent se replier en laissant des pertes sur le terrain. Décidée à ne pas se laisser capturer et ménageant ses munitions, la petite troupe réussit à attendre la nuit. Lorsque l'obscurité est suffisante, le sergent Léonard et les blessés encore capables de marcher parviennent à quitter les lieux pour aller chercher du renfort. Maginot, qui ne peut plus se servir de ses jambes, reste sur place avec deux hommes indemnes : le caporal Boury et le soldat Robert. Ces deux braves décident de ramener leur chef. Ils commencent à le porter à tour de rôle, en rampant pendant une centaine de mètres. Puis, ils essaient de le charger sur les crosses de leurs fusils : en raison de son poids et de sa taille, il leur est impossible d'aller très loin. Ils le traînent ensuite par les
    mains, en dépit des douleurs intenses que cette manière d'opérer lui fait endurer. Ses sauveteurs et lui sont alors rejoints par une section du 365ème R.I., dont un élément tient Maucourt. Il a encore la force de donner des instructions pour assurer la sécurité du détachement. Il est placé sur un brancard et ramené à ce village où il reçoit un premier pansement. Il est enfin transporté en ambulance jusqu'à Verdun. A 23 heures, après avoir enduré un véritable calvaire, il est admis à l'hôpital Saint-Nicolas (hôpital civil avec une aile militaire) où ses blessures sont soignées. Sur l'ensemble de ceux ayant participé à l'affaire, cinq ont été tués et sont portés disparus, dont Nicolas Gille ; aucun n'a été fait prisonnier et les sept blessés ont été ramenés.

     

    La Grande Guerre

    Nicolas Gille portant l'uniforme du 1er régiment d'infanterie de marine de Cherbourg : né en 1879 à Bezonvaux, il s'engage en 1899 à Verdun au titre de ce régiment . Affecté en 1900 au 18ème R.I.Ma, il fait campagne en Chine ( 1900-1901) et au Tonkin ( 1901-1902). Revenu en France à son unité initiale, il est libéré en 1902. A partir de 1909, il est domicilié dans la région parisienne. Versé dans la territoriale en 1912 et affecté au 44ème R.I.T, il est mobilisé le 2 août 1914. Tué et porté disparu le 9 novembre suivant au bois de Hayes, il fait l'objet, le 22, d'une citation du général gouverneur de Verdun pour avoir, avec 7 hommes, défendu pendant 8 heures, sous une grêle de balles et en dépit des pertes, son chef grièvement blessé : le sergent Maginot.