• Bezonvaux et ses Seigneurs

    La bulle d'Urbain II, mentionnée précédemment, étant devenue caduque, Douaumont, Bezonvaux et Beaumont repassent conjointement à l'abbaye de Juvigny et à un seigneur dont le fief se transmet ensuite successivement à d'autres. Sous la féodalité et l'Ancien Régime, Bezonvaux relève donc de deux autorités : l'abbesse de l'abbaye de Juvigny et les membres de familles nobles dont les prérogatives sur leur apanage sont matérialisées par l'existence d'une construction à but de résidence et de défense : un petit château ou une mifaison forte. Sont également attestés dans différents textes les noms d'occupants de cet édice, peut-être des vassaux des propriétaires. Pour compliquer cette répartition des biens et des droits, le moulin du village se retrouve partagé entre trois copropriétaires. Cette complexité parfois incompréhensible ne prendra fin qu'à la Révolution.

    L'opération à l'origine de la situation décrite ci-dessus se rattache initialement au mouvement d'émancipation qui commence avec l'abolition du servage demandée par l'église catholique et la vente de biens ou la cession de droits par des chevaliers obligés de réunir de fortes sommes pour partir en croisade. Dans la région, cela se traduit en 1182 par la mise en oeuvre d'un acte connu sous le nom de « Loi de Beaumont ». Il va être appliqué progressivement après entente entre les seigneurs et les autorités religieuses. C'est ainsi que, dans les archives de l'abbaye de Juvigny, se trouve une charte de 1252, signée par le comte de Bar Thiébaut II (1240-1297), le seigneur de Bezonvaux Thierry Cressant et l'abbesse de Juvigny. Elle est rédigée en français : c'est avec celle affranchissant Ornes (1251) un des premiers actes écrits dans cette langue, le latin étant utilisé jusqu'alors. Son texte mentionne notamment :

    « Je Thiebaus, Cuens de Bar fas conoisant a tos ke l'Abbasse de ly couens de Jevigny et Messire Thiery Cressons sunt acordei ... à moj de fore neuue ville a Douaumont, a Besonual et a Beaumont ».

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Page de Nécrologe de Saint-Paul

    Bezonvaux est ainsi affranchi de la tutelle qu'exerçaient sur lui ses copropriétaires : l'abbesse de Juvigny et le seigneur ; désormais, ceux-ci et les habitants du village qui ne sont plus des serfs ont des droits réciproques, à charge cependant pour ces derniers d'acquitter des impôts et des taxes. Quant au seigneur, outre son manoir (« Menoir a Besonual ») avec ses dépendances, il se réserve des « jours » (journaux) de terre, des prés et des bois ; il défend ses droits et intérêts ainsi que ceux de la « ville » (le village affranchi ou « neuue ville ») et des « bourgeois », perçoit des loyers pour le louage de biens, d'installations et de matériels, paie sa part de dimes et héberge en cas de besoin les « bourgeois » dans son petit château moyennant une redevance. Le territoire qui n'appartient ni à l'abbaye ni au seigneur est partagé entre les « bourgeois » et les serfs affranchis. C'est également de cette époque que remonte l'organisation municipale, avec un maire, des maires adjoints et des échevins. La fin de la charte porte la formule suivante :

    « Et par ke ces choces soient fermes et estaubles je signe ces lettres de mon sael, et donei à l'Abbasse et au couent deuant dite ; ky furent fectes en l'an lj milliares courrait par Mil ans et cc et cinquante clous ans, au mos d'Aoust ».

    Le premier coseigneur de Bezonvaux attesté à côté de l'abbesse de Juvigny est donc Thierry Cressant. Sous la forme « Thierici ... Crissant de Besonval », il est mentionné dans le « Nécrologe de Saint-Paul » rédigé par les moines de l'abbaye Saint-Paul de Verdun à la date du 21 janvier 1271, jour de la mort de l'intéressé. En effet, celui-ci est inhumé dans leur imposante église conventuelle, « la Vieille Saint-Paul », où une des chapelles latérales est réservée aux seigneurs de Bezonvaux. En 1552, les bâtiments conventuels dont l'église, construits en dehors de l'enceinte fortifiée de Verdun, sont démolis sur ordre d'Henri II, dans le cadre des précautions prises en vue d'un éventuel siège par l'armée impériale (l'emplacement de « la Vieille Saint-Paul » est localisable grâce à une plaque apposée contre le mur d'enceinte du lycée Vauban, à l'angle nord-est de la rue des Cosaques).

    Entre-temps, Bezonvaux est le chef-lieu d'une prévôté dépendant de l'abbaye de Juvigny, mais aussi du comte de Bar puisque le village est indus dans le Barrois non mouvant (partie de ce comté ne relevant pas de la suzeraineté du roi de France). La seigneurie de Bezonvaux est encore attestée par un épisode d'un de ces conflits marquant l'histoire agitée de Verdun : les « Archives de la noblesse », ont conservé pour 1309 le souvenir des frères Hue et Thierry, écuyers de Bezonvaux, qui ravagent les environs de Verdun. Poursuivis par les citadins de celle-ci, ils se réfugient dans la maison forte d'Ornes où ils sont capturés. Ils sont remis en liberté après qu'ils aient juré de cesser leurs brigandages et de ne pas exercer de représailles.

    Il faut arriver aux XV-XVI éme siècles pour trouver une autre trace notable de Bezonvaux à travers l'histoire de la famille de Triconville. Au début du XV siècle, Jean de Triconville épouse Henriette de Bezonvaux. De leur union naît vers 1512 Henry de Triconville, qui se marie avec Jeanneton de Nonencourt, laquelle donne ensuite naissance à un enfant, également appelé Jean. En 1582, celui-ci, époux d'Anne de Vicrange, rachète à plusieurs particuliers une partie de son fief, y compris le petit château (ou la maison forte) connu sous l'appellation de Tour de Bezonvaux, avec ses bâtiments et dépendances. A propos de ce Jean de Triconville, lieutenant du comte de Salm, écuyer demeurant à « Besonval », l'« Etude de la Criminalité en Lorraine » relate un événement le concernant. Le 16 février 1561, il part avec sa femme pour aller voir sa fille au monastère de Marienthal. Il dîne à Petit-Failly ; puis « ayant mis sa famille en chariot », il s'apprête à monter à cheval quand arrive un nommé Gérard Channy, habitant le Chesne-Pouilleux, qui le provoque à l'épée. Celle de Triconville étant dans le chariot, celui-ci prend le pistolet pendu à l'arçon de sa selle et invite Channy à le laisser passer ; a mais se voyant chargé à grand coup d'épée », il recule jusqu'à la porte de la cuisine et finit par faire feu. Channy est tué sur place et Triconville s'empresse de s'enfuir. Plus tard, à sa requête, il est autorisé à revenir dans le Barrois. On retrouve sa trace en 1588 : le 25 avril de cette année, il signe une déclaration 1S qu'il adresse à Charles, « grand duc de Lorraine ». Il y sollicite une aide pour couvrir les dépenses engagées dans la guerre contre les ennemis de la sainte foy en religion catholique qui nous menacent ... journellement ». Charles propose un arrangement qui permet au demandeur de bénéficier de nouveaux droits, donc de nouvelles rentrées d'argent. L'affaire est relatée en 1757 par Dom Calmet clans sa « Notice de la Lorraine » :

    « La seigneurie de Bezonvaux, avec celle de Beaumont Et Douaumont, était anciennement du domaine des ducs de Lorraine. Le grand-duc Charles en vendit un tiers en toute propriété, Et engagea les deux autres tiers, à faculté de rachat, à Jean de Triconville, ne s'en réservant que les droits de fief, de ressort Et de souveraineté Et de garde au château de Saulecy. Les lettres patentes sont du 27 avril 1588. ... septembre 1589. Et 4 avril 1591. Les Dames de Juvigny revendiquerent un tiers dans cette seigneurie, qui leur fut adjugé par une sentence du baillage de S. Mihiel, du 5 mars 1590. Le duc Charles, pour indemniser Jean de Triconville, lui assigna une rente de 31.5 francs sur la recette de Saulcy. Ces trois villages qui auparavant étaient de la châtellenie de Saulcy, en furent en même temps distraits, et mis en la châtellenie d'Etain au mois de septembre 1589 ».

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Plan de l'église conventuelle de Verdun appelée " La vieille Saint-Paul ", avec l'emplacement de la chapelle des seigneurs de Bezonvaux.


    Dans le même paragraphe traitant de Bezonvaux, Dom Calmet mentionne le lien existant entre ce village et Etain : 

    « Bezonvaux, Bezonis-Villa, village du diocèse de Verdun à deux lieux d'Etain, aujourd'hui annexe de Beaumont Saint-Gilles est le patron de la paroisse, c'était autrefois la mère-église ; mais du temps de M. de Béthune, évêque de Verdun, Beaumont a été érigé en cure, comme étant un lieu plus peuplé. Bezonvaux est le chef-lieu de la prévôté de ce nom, du baillage d'Etain, cour souveraine de Lorraine ».

    Cette évocation permet de retrouver Jean de Triconville qui devient prévôt de cette bourgade en 1591 : il obtient la garde des portes de l'enceinte, commande les six escouades de la milice communale et fait creuser des fossés. De son mariage avec Anne de Vicrange, l'intéressé n'a qu'une fille, « Louyfe de Triconville, heritiere de Befonuaulx, mariée à Nicolas Colore de Linden ». Faute d'héritier mâle et de transmission du nom, la famille de Triconville disparaît au Mille siècle.
    Derrière elle apparaissent les noms de Didier de Champion (1655), Bernard Bouvette (1661) et François Hezelin (1668), écuyers résidant à Bezonvaux.

    Arrivent alors les barons de Coussey et Dom Calmet poursuit ainsi son paragraphe relatif à Bezonvaux :

    « Les seigneurs sont M. le baron de Coussey et les Dames de l'abbaye de Juvigny. On y compte environ 30 habitants ».

    La lignée des de Coussey remonte à un seigneur portant le nom d'Apte et originaire du royaume de Bohème. Il s'attache au service du duc de Lorraine Charles III en 1585 et prend le nom de Jean Labbé. Il est définitivement reconnu gentilhomme en 1612. Ses descendants sont très appréciés par les ducs de Lorraine et obtiennent de hautes fonctions dans le duché. Claude-François Labbé, né en 1694 et portant le titre de comte de Coussey, est récompensé par un autre fief : il reçoit la seigneurie de Bezonvaux. On sait qu'après avoir terminé ses études de droit à l'université de Pont-à-Mousson, il est d'abord nommé conseiller honoraire au baillage de Nancy en 1719. Il devient plus tard secrétaire d'Etat du duc de Lorraine Français ill. En 1723, il épouse Marie-Anne Boucler, dont le père, portant le titre de baron, est un haut magistrat. Il est probable que les habitants de Bezonvaux n'ont jamais aperçu le comte de Coussey dans leur village, car cette noblesse de robe fréquentant la cour de Lorraine n'a certainement aucune raison de se rendre à Bezonvaux. Sans doute n'était-ce pas le cas de certains habitants de Coussey. Si l'on se réfère à une tradition qui s'est longtemps transmise dans cette localité, les mères d'enfants peu sages les menaçaient de les envoyer à Bezonvaux. Peut-être des hommes de confiance d'un des barons ou des domestiques avaient-ils gardé un mauvais souvenir d'un séjour dans ce village meusien.
    Les avant-derniers coseigneurs de Bezonvaux appartiennent à la lignée des de Cognon. On y trouve successivement Jean Cognon, bourgeois de Verdun anobli en 1617, Geoffroy de Cognon, né en 1611, écuyer, François de Cognon, maintenu noble en 1697 et Henri de Cognon, enfin les avant-derniers coseigneurs de Bezonvaux : François de Cognon, écuyer, seigneur d'Haraucourt (dont la présence est attestée à Bezonvaux en 1740 par un incident dont il est l'acteur et qui est rapporté ci-après) et son fils François Henri de Cognon, écuyer, seigneur d'Haraucourt. Le dernier propriétaire est le comte Victor de Vergnette d'Alban, marié à Antoinette Labbé de Coussey (fille de Claude¬François Labbé de Coussey). En 1788, le comte Victor de Vergnette «a donné la place devant de château (de Bezonvaux) à vie pour que la jeunesse ait un endroit pour des jeux et des réjouissances ». Major de la cornette blanche puis lieutenant-colonel dans la même unité (régiment du colonel général de cavalerie), il choisit d'émigrer à une date ignorée (de manière certaine, après juin 1790) et, en septembre 1792, on le retrouve au siège de Verdun. Au cours de cette opération, il est reçu plusieurs fois au château d'Ornes par Nicolas Coppin qui en est l'admodiateur, lequel accueille aussi dans les mêmes circonstances un autre émigré, son beau-frère Jacques Toussaint, ancien officier des hussards de Lauzun. Ces contacts valent ultérieurement à Coppin des ennuis avec les autorités, ce qui hâte sans doute sa mort.

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Le château de Bezonvaux au XVIIe siècle : aspect probable reconstitué d'après différentes attestations (dessin de G. Hincourt )