• De la Féodalité à l'Ancien Régime

    En dépit de son ancienneté, Bezonvaux n'apparaît véritablement qu'au Moyen Âge. L'Histoire n'a enregistré aucun événement marquant qui se soit déroulé dans ce village au fil des siècles. Pourtant, comme tous les lieux habités, il a son passé avec des faits attestés s'inscrivant dans le cours de péripéties plus importantes, dont le souvenir s'est transmis jusqu'à présent.

  • La bulle d'Urbain II, mentionnée précédemment, étant devenue caduque, Douaumont, Bezonvaux et Beaumont repassent conjointement à l'abbaye de Juvigny et à un seigneur dont le fief se transmet ensuite successivement à d'autres. Sous la féodalité et l'Ancien Régime, Bezonvaux relève donc de deux autorités : l'abbesse de l'abbaye de Juvigny et les membres de familles nobles dont les prérogatives sur leur apanage sont matérialisées par l'existence d'une construction à but de résidence et de défense : un petit château ou une mifaison forte. Sont également attestés dans différents textes les noms d'occupants de cet édice, peut-être des vassaux des propriétaires. Pour compliquer cette répartition des biens et des droits, le moulin du village se retrouve partagé entre trois copropriétaires. Cette complexité parfois incompréhensible ne prendra fin qu'à la Révolution.

    L'opération à l'origine de la situation décrite ci-dessus se rattache initialement au mouvement d'émancipation qui commence avec l'abolition du servage demandée par l'église catholique et la vente de biens ou la cession de droits par des chevaliers obligés de réunir de fortes sommes pour partir en croisade. Dans la région, cela se traduit en 1182 par la mise en oeuvre d'un acte connu sous le nom de « Loi de Beaumont ». Il va être appliqué progressivement après entente entre les seigneurs et les autorités religieuses. C'est ainsi que, dans les archives de l'abbaye de Juvigny, se trouve une charte de 1252, signée par le comte de Bar Thiébaut II (1240-1297), le seigneur de Bezonvaux Thierry Cressant et l'abbesse de Juvigny. Elle est rédigée en français : c'est avec celle affranchissant Ornes (1251) un des premiers actes écrits dans cette langue, le latin étant utilisé jusqu'alors. Son texte mentionne notamment :

    « Je Thiebaus, Cuens de Bar fas conoisant a tos ke l'Abbasse de ly couens de Jevigny et Messire Thiery Cressons sunt acordei ... à moj de fore neuue ville a Douaumont, a Besonual et a Beaumont ».

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Page de Nécrologe de Saint-Paul

    Bezonvaux est ainsi affranchi de la tutelle qu'exerçaient sur lui ses copropriétaires : l'abbesse de Juvigny et le seigneur ; désormais, ceux-ci et les habitants du village qui ne sont plus des serfs ont des droits réciproques, à charge cependant pour ces derniers d'acquitter des impôts et des taxes. Quant au seigneur, outre son manoir (« Menoir a Besonual ») avec ses dépendances, il se réserve des « jours » (journaux) de terre, des prés et des bois ; il défend ses droits et intérêts ainsi que ceux de la « ville » (le village affranchi ou « neuue ville ») et des « bourgeois », perçoit des loyers pour le louage de biens, d'installations et de matériels, paie sa part de dimes et héberge en cas de besoin les « bourgeois » dans son petit château moyennant une redevance. Le territoire qui n'appartient ni à l'abbaye ni au seigneur est partagé entre les « bourgeois » et les serfs affranchis. C'est également de cette époque que remonte l'organisation municipale, avec un maire, des maires adjoints et des échevins. La fin de la charte porte la formule suivante :

    « Et par ke ces choces soient fermes et estaubles je signe ces lettres de mon sael, et donei à l'Abbasse et au couent deuant dite ; ky furent fectes en l'an lj milliares courrait par Mil ans et cc et cinquante clous ans, au mos d'Aoust ».

    Le premier coseigneur de Bezonvaux attesté à côté de l'abbesse de Juvigny est donc Thierry Cressant. Sous la forme « Thierici ... Crissant de Besonval », il est mentionné dans le « Nécrologe de Saint-Paul » rédigé par les moines de l'abbaye Saint-Paul de Verdun à la date du 21 janvier 1271, jour de la mort de l'intéressé. En effet, celui-ci est inhumé dans leur imposante église conventuelle, « la Vieille Saint-Paul », où une des chapelles latérales est réservée aux seigneurs de Bezonvaux. En 1552, les bâtiments conventuels dont l'église, construits en dehors de l'enceinte fortifiée de Verdun, sont démolis sur ordre d'Henri II, dans le cadre des précautions prises en vue d'un éventuel siège par l'armée impériale (l'emplacement de « la Vieille Saint-Paul » est localisable grâce à une plaque apposée contre le mur d'enceinte du lycée Vauban, à l'angle nord-est de la rue des Cosaques).

    Entre-temps, Bezonvaux est le chef-lieu d'une prévôté dépendant de l'abbaye de Juvigny, mais aussi du comte de Bar puisque le village est indus dans le Barrois non mouvant (partie de ce comté ne relevant pas de la suzeraineté du roi de France). La seigneurie de Bezonvaux est encore attestée par un épisode d'un de ces conflits marquant l'histoire agitée de Verdun : les « Archives de la noblesse », ont conservé pour 1309 le souvenir des frères Hue et Thierry, écuyers de Bezonvaux, qui ravagent les environs de Verdun. Poursuivis par les citadins de celle-ci, ils se réfugient dans la maison forte d'Ornes où ils sont capturés. Ils sont remis en liberté après qu'ils aient juré de cesser leurs brigandages et de ne pas exercer de représailles.

    Il faut arriver aux XV-XVI éme siècles pour trouver une autre trace notable de Bezonvaux à travers l'histoire de la famille de Triconville. Au début du XV siècle, Jean de Triconville épouse Henriette de Bezonvaux. De leur union naît vers 1512 Henry de Triconville, qui se marie avec Jeanneton de Nonencourt, laquelle donne ensuite naissance à un enfant, également appelé Jean. En 1582, celui-ci, époux d'Anne de Vicrange, rachète à plusieurs particuliers une partie de son fief, y compris le petit château (ou la maison forte) connu sous l'appellation de Tour de Bezonvaux, avec ses bâtiments et dépendances. A propos de ce Jean de Triconville, lieutenant du comte de Salm, écuyer demeurant à « Besonval », l'« Etude de la Criminalité en Lorraine » relate un événement le concernant. Le 16 février 1561, il part avec sa femme pour aller voir sa fille au monastère de Marienthal. Il dîne à Petit-Failly ; puis « ayant mis sa famille en chariot », il s'apprête à monter à cheval quand arrive un nommé Gérard Channy, habitant le Chesne-Pouilleux, qui le provoque à l'épée. Celle de Triconville étant dans le chariot, celui-ci prend le pistolet pendu à l'arçon de sa selle et invite Channy à le laisser passer ; a mais se voyant chargé à grand coup d'épée », il recule jusqu'à la porte de la cuisine et finit par faire feu. Channy est tué sur place et Triconville s'empresse de s'enfuir. Plus tard, à sa requête, il est autorisé à revenir dans le Barrois. On retrouve sa trace en 1588 : le 25 avril de cette année, il signe une déclaration 1S qu'il adresse à Charles, « grand duc de Lorraine ». Il y sollicite une aide pour couvrir les dépenses engagées dans la guerre contre les ennemis de la sainte foy en religion catholique qui nous menacent ... journellement ». Charles propose un arrangement qui permet au demandeur de bénéficier de nouveaux droits, donc de nouvelles rentrées d'argent. L'affaire est relatée en 1757 par Dom Calmet clans sa « Notice de la Lorraine » :

    « La seigneurie de Bezonvaux, avec celle de Beaumont Et Douaumont, était anciennement du domaine des ducs de Lorraine. Le grand-duc Charles en vendit un tiers en toute propriété, Et engagea les deux autres tiers, à faculté de rachat, à Jean de Triconville, ne s'en réservant que les droits de fief, de ressort Et de souveraineté Et de garde au château de Saulecy. Les lettres patentes sont du 27 avril 1588. ... septembre 1589. Et 4 avril 1591. Les Dames de Juvigny revendiquerent un tiers dans cette seigneurie, qui leur fut adjugé par une sentence du baillage de S. Mihiel, du 5 mars 1590. Le duc Charles, pour indemniser Jean de Triconville, lui assigna une rente de 31.5 francs sur la recette de Saulcy. Ces trois villages qui auparavant étaient de la châtellenie de Saulcy, en furent en même temps distraits, et mis en la châtellenie d'Etain au mois de septembre 1589 ».

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Plan de l'église conventuelle de Verdun appelée " La vieille Saint-Paul ", avec l'emplacement de la chapelle des seigneurs de Bezonvaux.


    Dans le même paragraphe traitant de Bezonvaux, Dom Calmet mentionne le lien existant entre ce village et Etain : 

    « Bezonvaux, Bezonis-Villa, village du diocèse de Verdun à deux lieux d'Etain, aujourd'hui annexe de Beaumont Saint-Gilles est le patron de la paroisse, c'était autrefois la mère-église ; mais du temps de M. de Béthune, évêque de Verdun, Beaumont a été érigé en cure, comme étant un lieu plus peuplé. Bezonvaux est le chef-lieu de la prévôté de ce nom, du baillage d'Etain, cour souveraine de Lorraine ».

    Cette évocation permet de retrouver Jean de Triconville qui devient prévôt de cette bourgade en 1591 : il obtient la garde des portes de l'enceinte, commande les six escouades de la milice communale et fait creuser des fossés. De son mariage avec Anne de Vicrange, l'intéressé n'a qu'une fille, « Louyfe de Triconville, heritiere de Befonuaulx, mariée à Nicolas Colore de Linden ». Faute d'héritier mâle et de transmission du nom, la famille de Triconville disparaît au Mille siècle.
    Derrière elle apparaissent les noms de Didier de Champion (1655), Bernard Bouvette (1661) et François Hezelin (1668), écuyers résidant à Bezonvaux.

    Arrivent alors les barons de Coussey et Dom Calmet poursuit ainsi son paragraphe relatif à Bezonvaux :

    « Les seigneurs sont M. le baron de Coussey et les Dames de l'abbaye de Juvigny. On y compte environ 30 habitants ».

    La lignée des de Coussey remonte à un seigneur portant le nom d'Apte et originaire du royaume de Bohème. Il s'attache au service du duc de Lorraine Charles III en 1585 et prend le nom de Jean Labbé. Il est définitivement reconnu gentilhomme en 1612. Ses descendants sont très appréciés par les ducs de Lorraine et obtiennent de hautes fonctions dans le duché. Claude-François Labbé, né en 1694 et portant le titre de comte de Coussey, est récompensé par un autre fief : il reçoit la seigneurie de Bezonvaux. On sait qu'après avoir terminé ses études de droit à l'université de Pont-à-Mousson, il est d'abord nommé conseiller honoraire au baillage de Nancy en 1719. Il devient plus tard secrétaire d'Etat du duc de Lorraine Français ill. En 1723, il épouse Marie-Anne Boucler, dont le père, portant le titre de baron, est un haut magistrat. Il est probable que les habitants de Bezonvaux n'ont jamais aperçu le comte de Coussey dans leur village, car cette noblesse de robe fréquentant la cour de Lorraine n'a certainement aucune raison de se rendre à Bezonvaux. Sans doute n'était-ce pas le cas de certains habitants de Coussey. Si l'on se réfère à une tradition qui s'est longtemps transmise dans cette localité, les mères d'enfants peu sages les menaçaient de les envoyer à Bezonvaux. Peut-être des hommes de confiance d'un des barons ou des domestiques avaient-ils gardé un mauvais souvenir d'un séjour dans ce village meusien.
    Les avant-derniers coseigneurs de Bezonvaux appartiennent à la lignée des de Cognon. On y trouve successivement Jean Cognon, bourgeois de Verdun anobli en 1617, Geoffroy de Cognon, né en 1611, écuyer, François de Cognon, maintenu noble en 1697 et Henri de Cognon, enfin les avant-derniers coseigneurs de Bezonvaux : François de Cognon, écuyer, seigneur d'Haraucourt (dont la présence est attestée à Bezonvaux en 1740 par un incident dont il est l'acteur et qui est rapporté ci-après) et son fils François Henri de Cognon, écuyer, seigneur d'Haraucourt. Le dernier propriétaire est le comte Victor de Vergnette d'Alban, marié à Antoinette Labbé de Coussey (fille de Claude¬François Labbé de Coussey). En 1788, le comte Victor de Vergnette «a donné la place devant de château (de Bezonvaux) à vie pour que la jeunesse ait un endroit pour des jeux et des réjouissances ». Major de la cornette blanche puis lieutenant-colonel dans la même unité (régiment du colonel général de cavalerie), il choisit d'émigrer à une date ignorée (de manière certaine, après juin 1790) et, en septembre 1792, on le retrouve au siège de Verdun. Au cours de cette opération, il est reçu plusieurs fois au château d'Ornes par Nicolas Coppin qui en est l'admodiateur, lequel accueille aussi dans les mêmes circonstances un autre émigré, son beau-frère Jacques Toussaint, ancien officier des hussards de Lauzun. Ces contacts valent ultérieurement à Coppin des ennuis avec les autorités, ce qui hâte sans doute sa mort.

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Le château de Bezonvaux au XVIIe siècle : aspect probable reconstitué d'après différentes attestations (dessin de G. Hincourt )


  • Les XVI ème et XVII ème siècles connaissent des périodes de troubles, lesquels marquent aussi les confins du Verdunois.
    Il y a d'abord les guerres de religion. La supplique mentionnée précédemment, dans laquelle, le 25 avril 1588, Jean de Triconville s'adresse au grand-duc Charles de Lorraine pour lui demander de l'aider à lutter contre les protestants, atteste indirectement que la région n'est pas épargnée par les conflits armés opposant catholiques et protestants de 1562 à 1598. Cette requête indique que le seigneur de Bezonvaux n'a plus l'argent nécessaire pour payer des soldats lui permettant de lutter contre les huguenots. En effet, depuis 1584, Guillaume de Schélandre, gouverneur protestant de Jametz (petite place forte dépendant de la principauté de Sedan), rançonne les villages du Verdunois. En février 1586, le duc de Lorraine convoque la noblesse et, à la fin de l'année, envoie des renforts pour arrêter les incursions des réformés. Mais, le cordon de troupes installé entre Mangiennes, Pillon, et Bréhéville est insuffisant et les déprédations continuent. Le 15 avril 1587, du bétail et des chevaux sont à nouveau volés dans les villages de la Woëvre, en particulier à Mogeville et Morgemoulin. Une sortie depuis Verdun est organisée le 24 mai suivant : des soldats en armes parviennent jusqu'au fond de Curemont, sur le territoire d'Ornes. Leur attaque tourne mal et ils sont défaits, laissant des morts sur le terrain et perdant des prisonniers. Le souvenir de ce raid protestant dans la Woëvre s'est conservé à travers le nom d'un lieu-dit situé au sud-est de Bezonvaux, à proximité de l'ancienne ferme de Méraucourt : le ravin des Huguenots. Les troubles vont encore continuer pendant deux ans dans la région. Au début de 1588, African d'Haussonville, comte d'Ornes, met sur pied un détachement de trois mille fantassins et huit cents cavaliers en vue de couper Jametz de Sedan. Il est probable que Jean de Triconville participe à cette opération qui échoue et cette année 1588 se passe en assauts infructueux contre la petite place. La ville est prise le 29 décembre, mais il faut attendre le 13 avril 1589 pour que le château tombe à son tour.
    La seconde calamité dans la zone de Bezonvaux est constituée par la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Ce grand conflit politique et religieux, qui naît en Bohème et ravage l'Allemagne, gagne l'Alsace et s'étend jusqu'à l'Argonne. La région correspondant à l'actuelle Lorraine est concernée principalement à partir de 1626, la disette s'ajoutant à la guerre et la peste s'abattant en 1636. Devant la menace que constitue l'alliance du duc Charles IV de Lorraine avec Frédéric II de Habsbourg, empereur du Saint-Empire, lequel veut rétablir par la force le catholicisme dans les territoires constituant cet empire, le cardinal de Richelieu et Louis XIII interviennent en 1632 puis l'année suivante : ils font occuper les places fortes du duché de Lorraine et prennent Nancy en 1633. Cette guerre se double d'un conflit avec l'Espagne à compter de 1635, les Lorrains se rangeant aux côtés de ce pays. Les mercenaires incorporés dans l'armée française (Hongrois, Polonais, Croates et Suédois) se livrent alors à des exactions, pillant les églises, incendiant les villages, tuant les habitants. Dans les villes, une sécurité relative règne grâce à la protection des remparts. Des châteaux suffisamment fortifiés offrent également un abri aux populations voisines : celui d'Ornes devient le refuge des villages environnants dont Bezonvaux. Toutefois, la maladie, la sous-alimentation et les mauvaises conditions de vie entraînent une mortalité importante. Dans un relevé des décès des personnes mortes et enterrées à Ornes du 1 janvier au 24 juillet 1636, on trouve 12 originaires de Bezonvaux. En 1637 s'ajoutent les conséquences de la campagne du maréchal de Châtillon dans le Nord-Meusien, avec notamment le siège de Damvillers d'août à octobre. Les années 1636 à 1641 sont très dures : les localités sont en ruines, les champs en jachères, le bétail ainsi que les chevaux ont disparu et les villages sont quelquefois déserts. Forcément, les pertes démographiques dues aux massacres, mais aussi à la peste et à la disette, atteignent jusqu'à 60% des habitants de certaines agglomérations. D'ailleurs, on ne compte plus celles qui disparaissent alors : par exemple, Les Chambrettes à quelques kilomètres au nord-ouest de Bezonvaux et peut-être d'ailleurs un écart de celui-ci, Méraucourt ou Muraucourt. Cette situation est prouvée, entre autres, par l'extrait suivant, montrant aussi qu'a l'administration lorraine s'est substituée l'administration royale : 

    « On voit par l'attestation d'un sieur Gachet, lieutenant d'une compagnie de la garnison de Nancy, envoyé en 1653 pour faire rentrer les deniers du Roi, un exemple de la situation générale. Il constate que s'étant rendu plusieurs fois â la tête de ses fusiliers à Bezonvaux, Beaumont, Soult, Bassaucourt, Mondre aux Quatre-Tours, etc., il n'y a trouvé ni homme, ni femme, ni bestiaux ni autre chose pour pouvoir se faire payer ».

    La région se relève forcément peu à peu de ces épreuves. Pourtant, la situation s'aggravera à nouveau sous l'effet du terrible hiver de 1709 : tous les semis de blé seront gâtés et ne produiront pas ; la misère deviendra à nouveau générale et la mortalité doublera.


  • On a vu précédemment que, dans une bulle datée de 1096, le pape Urbain II confirme la donation totale à l'abbaye bénédictine sise à Juvigny de plusieurs territoires dont ceux de Douaumont, Bezonvaux et Beaumont. L'origine de cette communauté remonte comme Bezonvaux aux Bosonides. Après son mariage avec le roi de France, Charles le Chauve, petit-fils de Charlemagne, Richilde devient très croyante. Elle voue une adoration particulière à sainte Scholastique, soeur jumelle de saint Benoît. Elle décide de créer un couvent de Bénédictines, patronné par cette sainte, sur un fief qu'elle tient de son père : Juvigny (d'où le nom donné postérieurement de Juvigny-les-Dames).
    Après la mise en oeuvre de la charte de 1252, signée par le comte de Bar, le seigneur de Bezonvaux et l'abbesse de Juvigny, la propriété directe de l'abbaye à Bezonvaux comprend une maison, une grange, une étable, un colombier, un jardin, une chènevière et des dépendances, le tout entouré de murs. Cette propriété est appelée « La Caution ». L'ensemble jouit de tous les privilèges et franchises de l'abbaye. Dans la charte mentionnée ci-dessus, le comte de Bar reconnaît qu'aucun seigneur n'a commandement ni sur les biens de l'abbaye ni sur les personnes y résidant. Même en cas de crime perpétré dans l'enceinte de celle-ci, le meurtrier ne peut être appréhendé sans la permission expresse de l'abbesse.

    Celle-ci a aussi les droits de haute, moyenne et basse justices pour Douaumont, Bezonvaux et Beaumont, mais le siège du tribunal se trouve à Bezonvaux, dans l'immeuble où est installé le four banal:

    « ... C'est un petit auditoire construit au dessus du four banal lequel héritage leur ( = les abbesses et religieuses de l'abbaye royale de Juvigny) appartient ; a lequel elles ont autrefois fait construire a leurs frais ... sans participation d'aucun autre. Pour marque de leur propriété et primauté il y a une pierre au dessus de la porte d'entrée sur laquelle étaient les armes en Sculpture en relief de feu Dame Scholastique Gabrielle de Livron Bourbonne cy devant abbesse de la ditte abbaye. Il y avait aussi dans l'intérieur un cadre de bois avec les empreintes sur une toile dé feu Dame Gabrielle Marie Delivron Bourbonne lorsque/le vivait aussi abbesse de la ditte abbaye. Lesquelles armes étaient attachées et posées au dessus du siege de leur prévot du dit lieu de Bezonvaux ... de plus les titres et les papiers de la ditte seigneurie ( = Bezonvaux), archives et registre du greffe y ( =dans l'auditoire) étant deposés dans une armoire ».

    A la suite d'un incident violent au cours duquel le comte François Cognon d'Haraucourt pénètre par la force dans cet immeuble et y commet des dégradations, ce coseigneur de Bezonvaux est amené en mai 1740 à reconnaître que « le dit auditoire appartient aux dittes dames pour avoir été construit à leurs frais ». Toujours dans le même lieu, un local à usage de prison, dont les clés sont détenues par le prévôt de l'abbaye, est aménagé en sous-sol. Quant aux amendes et redevances perçues dans tous les territoires relevant de l'abbaye, selon les cas, elles lui appartiennent en propre ou en reçoit le tiers. Pour la sanction des infractions graves existe un « signe patibulaire » , c'est-à-dire un gibet composé de deux piliers sans doute reliés par une poutre. Il est érigé en 1594 sur ordre de Jean de Triconville, prévôt d'Etain depuis 1591, avec l'accord de l'abbesse de Juvigny, suzeraine de l'emplacement. Le toponyme « La Potence », correspondant à celui-ci mais situé sur la commune d'Ornes (en limite de celle de Bezonvaux), s'est conservé jusqu'au XXe siècle et semble avoir disparu sur les relevés actuels. Pour la sanction de certaines infractions, un carcan est installé sur les terres bermes (terrain délaissé) près du cimetière ; il est encore en usage au XVIIe siècle. Le droit de basse justice s'appliquant sur Douaumont, Bezonvaux et Beaumont autorise la création d'une organisation comprenant un maire principal, le « droit maire », pour les trois villages, qui est en même temps maire d'un seul, ainsi que d'un maire pour chacun des deux autres (la désignation étant faite pour deux ans et le poste de « droit maire » passant successivement d'un village à l'autre), trois échevins et un greffier. Ces responsables prêtent serment devant le prévôt de l'abbaye et sont chargés notamment de veiller au respect de tous les droits seigneuriaux.

    Jusqu'à la Révolution, les charges suivantes pèsent sur les habitants des trois villages, exceptionnellement sur ceux de Bezonvaux seuls, au profit essentiel de l'abbaye de Juvigny :
    Taille Saint-Remy : le produit de cet impôt direct, payé par les rôturiers le jour de la fête correspondante (15 janvier), va pour un tiers à l'abbaye et les deux autres tiers au seigneur. Cette répartition est fixée par un arrêt de la cour de Nancy de 1615, se fondant sur la charte de 1252.
    Droits de Bourgeoisie : tous les « bourgeois » paient un impôt au terme de Noël ; le maire est tenu d'en rendre compte au receveur de l'abbaye qui prélève une partie pour lui ; le reste est partagé en trois parts dont la première va à la communauté.
    Cens seigneuriaux : cette redevance due par les exploitants de terres concédées est versée chaque année à Noël. Bezonvaux paie à l'abbaye 27 francs, 5 gros et 5 deniers. A titre de comparaison, la redevance de Douaumont s'élève à 27 gros, celle de Beaumont à 1 gros et 3 blancs.
    Cens de prés : dans les trois villages, chaque arpent de pré est frappé d'une redevance annuelle de 6 deniers. Elle est levée par le « droit maire » qui rend compte. Le premier tiers appartient à l'abbaye.
    Rente ordinaire des Arnould : cet impôt, dont l'assiette est inconnue, est prélevé à la suite d'une sentence prononcée par la cour du baillage de Saint-Mihiel en 1629. Bénéficiant en totalité à l'abbaye, son montant soit 17 francs, 1 gros et 2 blancs est payé, pour un an aux environs de Noël, par le seigneur et quatre particuliers.
    Redevance pour l'utilisation des fours banaux : les trois fours banaux (un par village) appartiennent seuls et en totalité à l'abbaye. Les habitants sont obligés d'y cuire « toutes leurs pâtes » contre un droit de tournage, payé au «fournier admodiateur » sous peine d'une amende de 5 francs. A noter que les villages sont tenus de procurer le combustible prélevé dans leurs bois d'aisance. Le fournier reverse chaque année, au terme de Noël, le montant des droits de tournage au percepteur de l'abbaye.
    Redevance pour l'utilisation obligatoire des moulins banaux (haut et bas) situés à Bezonvaux et servant aussi pour les habitants de Beaumont et Douaumont : sur les grains apportés, une taxe de mouture est prélevée et ceux qui s'affranchissent de l'obligation de passer par ces installations paient une amende. Le tiers des sommes ainsi récoltées est reversé annuellement à la communauté de Juvigny.
    Entrée de ville ou Bienvenue : toute personne s'installant dans un village doit payer un droit qui se monte à 9 francs, dont le tiers revient à l'abbaye.
    Oustrée de la perrière (adjudication d'une carrière au plus offrant) : le tiers du prix payé par l'adjudicataire est attribué à l'abbaye.
    Vente des arbres tombés : le tiers du prix de vente est versé à l'abbaye.
    Bois d'aisance : l'abbaye a le droit de prélever le bois nécessaire à ses besoins (chauffage, constructions, réparations) dans les forêts et parcelles boisées appartenant aux villages. Si ceux-ci vendent du bois, soit entre eux, soit à des particuliers, le tiers du prix de vente revient à l'abbaye.
    Corvées : tous ceux qui résident dans les villages, et spécialement en ce qui concerne Bezonvaux ceux de la rue « Sur le Dessus le Mont», sont obligés d'accomplir annuellement onze demi-journées de corvées, d'où le toponyme « Crouée » (corvée) attesté au XVIIIe siècle et disparu depuis. Chacun des réfractaires sera redevable de 6 blancs, qui, comme toutes les amendes, seront payés à l'abbaye.
    Jeux de quilles : lorsqu'il s'en pratique, le tiers des prix distribués aux gagnants au cours des parties appartient à l'abbaye.
    En tout état de cause, des nobles et des « gentils », choisis par les abbesses, ayant fait voeu de défendre la communauté dans ses droits, elles leur abandonnent les deux tiers de leurs redevances seigneuriales, sous réserve qu'ils ne se les approprient pas eux-mêmes et qu'ils respectent un décret de la cour de Metz du 23 janvier 1758, approuvé par la cour de Lorraine le 23 juillet 1760 et faisant référence à la charte de 1252 signée par le comte de Bar.


  • Depuis 1540, Douaumont, Bezonvaux et Beaumont forment trois paroisses desservies par un seul curé, celui de Douaumont ; les deux derniers villages sont, du point de vue religieux, des annexes du premier.
    En 1624, un curé est nommé pour Bezonvaux et son annexe Beaumont. Au début du XVllle siècle, la population est moins nombreuse dans cette agglomération qu'à Beaumont. L'abbesse de Juvigny, collatrice de la cure et décimatrice des deux localités, donne son accord pour un transfert curial à Beaumont. Elle y fait construire un presbytère et Bezonvaux contribue à la dépense en payant l'aménagement d'une pièce pour le vicaire. Elle gardera longtemps l'appellation de « chambre de Bezonvaux ». Les curés de Beaumont ayant eu en charge Bezonvaux dans leur ministère sont Louis Léauté (1700-1703), Jean Bertholet (1703-1720), François Maclot (1720-1727), Charles Lamarche (1727-1776), Jean-François Décaut (1776-1783), Louis François (1783-1787) et Marie-Alexis Person (1787-1793).
    Une église aurait été construite à Bezonvaux au cours du XVllle siècle ; toutefois, ses caractéristiques sont inconnues.


  • Il faut sans doute attendre le milieu du XVIIIe siècle pour qu'une école fonctionne à Bezonvaux. Certes, les créations d'écoles sont plus anciennes dans la région. On en signale une dans le quartier Saint-Airy à Verdun et une à Belrupt dès le XII siècle. Ensuite, les créations se développent, en particulier aux XVI et XVII siècles. En 1695, un édit de Louis XIV place les maîtres d'école sous la responsabilité du clergé (évêques et curés) et un décret de la cour de Lorraine de la même année prescrit que les garçons soient éduqués par des maîtres et les filles par des maîtresses. L'organisation de l'enseignement et surtout la nomination des maîtres sont du ressort de l'église catholique, quelquefois en concertation avec la municipalité.
    L'ouverture d'une école à Bezonvaux est d'abord connue indirectement. En effet, le 8 novembre 1750, le maître de celle de Damloup « meurt dans l'exercice de ses fonctions » et on sait que son successeur a été en fonction préalablement à Bezonvaux. Les conditions de ce remplacement sont décrites ci-dessous :

    « La communauté s'assemble à l'issue des vêpres. Jean Collin, jeune garçon, qui a servi pendant un an à Bezonvaux, est agréé par le curé, le maire, les gents de justice et les habitants : il tiendra l'école dès le lendemain de la Saint-Martin. Il ne réparera pas seulement les gautiers de la nef ; il entretiendra les palissades du cimetière, sans fournir aucun clou. Il jouira du gage du défunt maître après s'être accommodé avec la veuve, il payera le contrôle dudit traité ».

    En 1764, l'école de Bezonvaux est recensée par l'évêché, ce qui constitue la première attestation de son existence. Le 1er octobre de cette année, la commune signe un contrat d'un an à Gabriel Oudin qui s'engage, avec l'accord du curé et des habitants, à occuper le poste de maître d'école contre une rémunération. A l'issue de cette période, le contrat lui est renouvelé pour trais ans.
    Selon les usages généraux de l'époque, l'école est fermée pendant la fenaison et la moisson. Le maître peut aussi être chantre, sacristain, préposé à l'entretien de l'horloge et sonneur de cloches. En guise de rétribution pour ses services, en particulier s'il sonne les cloches pour signaler l'arrivée des orages, chaque laboureur lui remet chaque année une gerbe de blé et une d'avoine. Les parents lui acquittent un écolage de 2 sols et 6 deniers pour chaque enfant qui apprend à lire et 4 sols pour celui qui, un peu plus âgé, apprend à écrire. L'écolage est dû même si les enfants sont absents pendant une partie de l'hiver. En outre, les parents doivent fournir le bois destiné au chauffage de la classe.