• La Grande Guerre

    Quelques soldats sont en permission à la fin de juillet 1914 quand, le dimanche 27, ils reçoivent un télégramme leur enjoignant de rejoindre immédiatement leur corps. Ce rappel subit éveille une grande angoisse dans Bezonvaux. A la quiétude d'une localité rurale écrassée par la chaleur de l'été succède peu à peu l'agitation générée par les préparatifs d'un conflit.
    Le mercredi 29, la moblisations des chevaux accentue les pressentilents. Le jeudi 30, les ordres d'appel sont remis à ceux qui appartiennent aux classes 1910 à 1913. Le vendredi 31, les gendarmes apportent au maire un pli provenant de l'autorité militaire et convoquant individuellement des mobilisables. C'est le prélude de la mobilisation générale, proclamée le dimanche 2 août, veille de la déclaration de la guerre de l'Allemagne à la France. A partir de là, Bezonvaux est de plus en plus impliqué dans le conflit : les hostilités ne le touchent pas immédiatement mais finissent par l'atteindre, entraînant la dispersion des habitants.

  • Le 2 août, le 44ème régiment d'infanterie territoriale (44e R.I.T.)  est mobilisé à la caserne Miribel à Verdun, occupée en temps de paix par le 151ème régiment d'infanterie (151ème R.I.). Parmi ceux qui rejoignent ce régiment se trouve André Maginot, député de la Meuse, ancien sous-secrétaire d'Etat à la Guerre et futur ministre : il y a été affecté avec son grade (soldat de 2ème classe) à sa demande. Arrivé à Verdun ce jour-là, il se présente à son unité le lendemain. Le 3, les compagnies 1 à 6, après avoir été habillées rapidement, sont envoyées à Bras et Douaumont. Cinq autres suivent de près et sont portées à Douaumont également ainsi qu'à Fleury-devant-Douaumont. La mise sur pied de la 12 compagnie n'est pas connue.
    Le 44ème R.I.T., à l'effectif d'environ 3 000 hommes, occupe et surveille un secteur qui va de la Meuse à Damloup, en incluant les forts de Vaux et Douaumont. La mission impose donc une dispersion des 12 compagnies : les hommes bivouaquent dans les bois de Saint-Pierremont (en face de la côte de Louvemont), Albin et Chauffour, des ravins (notamment celui des carrières d'Haudromont), ou cantonnent dans les villages de Douaumont et Vaux (y compris dans le cimetière au sud de cette localité transformé en point d'appui), dans les forts de Douaumont et Vaux, les ouvrages de Thiaumont et de La Laufée ainsi que la batterie de Damloup. Le poste de commandement (P.C.) du régiment est au fort de Douaumont.
    Entre-temps, des détachements de militaires en tenue de campagne traversent la commune. Ce sont des unités de couverture qui vont prendre position vers la frontière. Le village connaît d'autres mouvements de troupes en raison de la mise en place, le 6, de la 16ème  brigade qui renforce la 87ème sur une ligne de défense Damvillers-Ornes, alors que la III armée débarque dans les gares de Consenvoye et Charny. Le 14ème régiment de hussards, arrivé à Damvillers également le 6 et cantonné le 10 à Azannes, patrouille dans le secteur. Pendant ce temps, la main d'oeuvre disponible vieillards, hommes non mobilisés, femmes, enfants continue péniblement de faire la moisson.
    Le 11, André Maginot quitte le quartier Miribel au sein d'un détachement commandé par un capitaine et rejoignant le reste du 44ème R.I.T. Quelques jours plus tard, c'est-à-dire vers la mi-août, il fait partie d'une compagnie de ce régiment envoyée de Douaumont sur un point haut dominant la Woëvre, entre le ravin d'Hassoule et le Fond du Loup, pour s'y mettre en position. Maginot témoigne ainsi dans ses « Carnets de patrouille » :

    "Le boqueteau :
    Le boqueteau est un petit plateau d'une centaine de mètres carrés, couronné par un bouquet d'arbres. De là son nom. 11 est en bordure du chemin conduisant de Douaumont à Bezonvaux. Dominant la plaine qu'encerclent les Hauts-de-Meuse, la position constitue un observatoire d'où la vue embrasse tout le pays meusien à trente kilomètres à la ronde. Panorama grandiose qui s'étend presque jusqu'à la frontière et dans lequel on aperçoit Maucourt et Mogeville, les environs d'Etain puis Amel, Orne, et Senon qui surgissent de la Woëvre par les temps clairs, la forêt de Spincourt et, derrière, dans le lointain, la masse sombre des bois qui se dessine dans la direction de Bil!y et de Mangiennes".

    Cette compagnie est chargée de mettre en état de défense, dans le délai d'une semaine, l'emplacement qu'elle occupe, au cas où, obligées d'évacuer la plaine, les unités françaises auraient besoin de se retrancher sur les hauteurs et de barrer la route aux Allemands. La même mission est confiée à d'autres formations, par exemple le 164ème R.I. et le 3ème bataillon du 36ème  R.LT. (3ème/36ème R.I.T.). Ce bataillon, arrivé à Verdun le 7 août en étant détaché d'un régiment territorial étranger au camp retranché, participe aux travaux de mise en défense de celui-ci : ses 11ème et 12ème compagnies s'installent dans le sous-secteur Douaumont-Hardaumont-Vaux, tandis que les 9e et 10e sont dans celui de Tavannes. Le 164ème  R.I., venu de Verdun qui est sa garnison, réalise des travaux d'organisation du terrain entre le 8 et le 25 : le 1er bataillon sur la hauteur d'Hardaumont avec une compagnie près de Bezonvaux, le 2ème réparti entre la ferme de Dicourt, celle de Bourvaux, Damloup et la tête du ravin de Vaux, le 3ème dans les baraquements de Souville plus une compagnie au fort de Douaumont.
    Pour revenir à l'élément aménageant le « boqueteau », il doit d'abord s'occuper de son installation, car rien n'a été prévu dans ce but. A l'aide de paille et de pieux, les hommes construisent des gourbis où, à défaut de confort, ils espèrent au moins trouver un abri suffisant contre la fraîcheur nocturne et les intempéries. Maginot se loge, avec deux autres députés mobilisés, Chevillon et Abrami, dans une hutte à proximité de celle du capitaine. Cette hutte, un cuisinier l'a appelée le « Palais Bourbon » et a collé, sur ce qui lui sert de porte, un écriteau portant cette indication.
    Au « boqueteau », le 22 août, Maginot est le témoin d'un spectacle poignant. II voit passer, venant de la direction de Bezonvaux, les populations qui fuient la partie envahie de la Woëvre. Quelques heures après, il assiste au défilé d'une théorie interminable de blessés légers, de pauvres diables aux visages douloureux et livides, aux têtes bandées, aux bras en écharpe, s'appuyant sur la crosse de leur fusil en guise de béquilles, ainsi que des chariots réquisitionnés et transportant d'autres blessés. A la même époque, la 67ème D.I. effectue un mouvement offensif vers Senon et Amel, en particulier le 24 ; elle combat vers Eton et la ferme de Longeau, puis se replie dans la région de Bezonvaux d'où elle part pour Haudainville et Les Paroches.


  • Le nom de Bezonvaux est associé à celui de Maginot, car c'est à partir de ce village que le futur ministre de la Guerre organise des patrouilles dans la plaine au pied des Hauts-de-Meuse.
    Au général Mourret, responsable du 1er secteur de défense dans lequel se trouve le 44ème R.I.T. , Maginot a eu l'occasion d'exposer une idée : mettre sur pied des groupes permanents de reconnaissance pour améliorer le recueil de renseignements et éviter les embuscades tendues par les Allemands. En outre, à la suite de plusieurs opérations qu'il a effectuées avec des volontaires venus s'offrir pour l'accompagner à chaque mission, l'utilité de disposer de patrouilles régulières s'est imposée. Finalement, le général Mourret prend l'initiative de cette création. Il est alors fait appel aux candidatures dans l'ensemble du 44ème R.I.T. Maginot procède à la sélection de la vingtaine d'hommes qui doivent composer la « section d'élite » dont le commandement lui est confié, alors qu'il n'a encore aucun grade. Parmi eux se trouve un réserviste originaire de Bezonvaux, Nicolas Gille. De cette troupe, Maginot fait la description suivantes:

    « Je n'ose pas dire que tous ceux qui composaient cette section étaient d'irréprochables gentilshommes ... mais qu'importe ! Ils étaient avant tout courageux, prêts à tous les sacrifices et méprisant la mort. Je savais qu'avec eux je pourrais tout oser. Pour moi c'était là l'essentiel.
    Gens de la région pour la plupart, connaissant admirablement le pays, aimant par dessus tout la chasse, tous un peu braconniers par tempérament, casse-cou et risque-tout, ils étaient si j'ose dire, « plus soldats que militaires ». Beaucoup d'ailleurs avaient été attirés dans nos rangs par l'attrait d'une liberté relative et la suppression pour eux de toutes les corvées qui les rebutaient dans leurs compagnies. »

    Ultérieurement, les fantassins sont renforcés par trois artilleurs d'une section de canons de 75 mm, chargés du repérage de cibles potentielles, et quelques hussards commandés par un maréchal des logis. Naturellement, le contexte spécial et l'esprit particulier de ces patrouilleurs entraînent que ceux-ci prennent des libertés avec la discipline, d'autant que la plupart des localités de la région sont vides de leurs habitants. Maginot écrit d'ailleurs:

    « il me faut avouer ici que, bien souvent, je fermais les yeux sur les rapines de mes bonhommes ; je leur demandais trop de sacrifices pour m'arrêter aux légères entorses qu'ils pouvaient faire aux stricts réglements. Je savais à propos leur tolérer la goutte d'alcool défendue et ne point m'apercevoir de leurs excès. D'ailleurs, tous ces hommes assez difficiles à mener, devenaient pour moi les meilleurs collaborateurs à la condition de savoir les comprendre et d'être à leur tête dans les coups de chien ... »

    Maginot s'est installé dans l'immeuble le plus à l'est du village, « c'est-à-dire à la pointe même des avant-postes » : il s'agit de l'épicerie-café-bureau de tabac appartenant à la famille Nivromont. La section cantonne dans une grange à proximité, les hommes dormant sans quitter leurs vêtements. Maginot se repose également tout habillé dans la maison-même, assis dans un fauteuil, le fusil à la main, prêt à éveiller ses patrouilleurs à la moindre alerte : des patrouilles de la cavalerie adverse se hasardent jusqu'aux environs. Le séjour est agréable car les repas sont copieux :

    « Petit à petit, nous avions pu constituer de véritables troupeaux d'approvisionnement. De nos expéditions il n'était pas rare de nous voir ramener des porcs ou des chèvres. Souvent aussi des poules, des lapins venaient augmenter nos réserves. Pillards et « carottiers », mes hommes se chargeaient de trouver les « extras » qui, joints à l'ordinaire, nous permettaient une bonne chère continuelle ».


    Il explique encore le rôle des patrouilles qu'il conduit:

    « Il me faut ... exposer ici, aussi succinctement que possible, la valeur purement militaire de notre organisation. Son but principal était de tenir constamment en haleine les éléments avancés de l'ennemi, d'occuper sans relâche les patrouilles allemandes qui avaient elles-mêmes la mission d'explorer la région... Me basant sur cette idée que la défense d'un camp retranché ne commence point à la limite de son premier fort, je cherchai surtout à e donner de l'air » à Verdun, à tenir assez l'ennemi en respect pour qu'il ne puisse se décider à occuper définitivement des villages neutres encore, tels que Maucourt, Mogeville, Ornes qui passaient tour à tour aux mains françaises et ennemies ».

    La « carrière » de patrouilleur de Maginot a débuté le 26 août. Comme avec les deux autres députés mobilisés il a manifesté le désir d'aller en reconnaissance, son capitaine lui propose, sur directive du commandant de régiment, de se rendre à Maucourt et Mogeville pour rechercher des renseignements sur la présence des Allemands. D'après Maginot, cette patrouille est composée de quatre équipiers : Chevillon, Abrami, Muller (un soldat d'origine alsacienne et parlant allemand) et lui-même. Cette première sortie est un succès et les membres de la patrouille sont nommés caporaux le soir même. Les journaux publient alors l'article suivant :

    « Monsieur Maginot, ancien sous-secrétaire d'Etat à la Guerre, soldat au 44e à Verdun, vient d'être fait caporal ainsi que ses deux collègues, MM. Chevillon et Abrami, députés, pour avoir avec quatre hommes été reconnaître et occuper un village situé à quatre kilomètres en avant des avant-postes français et qui était signalé comme étant occupé par un fort contingent de cavalerie allemande ... Ces premiers succès, ces premiers galons, semblent redoubler l'ardeur qu'André Maginot met à diriger les patrouilles. L'ancien ministre devenu caporal, installe son poste de commandement à Bezonvaux, dans le bureau de tabac, dont la porte basse l'oblige à se courber, chaque fois qu'il entre ou sort en raison de sa haute taille. Et c'est de là que, chaque jour, il dirige et conduit lui-même ses hommes, en liaison avec le 365ème ».

    Les exploits de la « section d'élite » continuent jusqu'en novembre. Le 9 de ce mois se termine la « carrière» de patrouilleur de Maginot. Celui-ci, entre-temps promu sergent, a contribué les jours précédents, en y entrant à la tête de ses hommes, à la reprise des villages de Maucourt et de Mogeville. Le 9 donc, il effectue une reconnaissance en direction du bois des Hayes, situé à l'est de Maucourt, qui semble être occupé en permanence par les Allemands. Les renseignements sur ce bois sont demandés par le général Coutanceau, gouverneur du camp retranché de Verdun. L'affaire est connue de manière détaillée par le témoignage de Maginot lui-même ainsi que par celui d'un sous-officier qui l'accompagnait, le sergent Léonard .

    Avec une vingtaine d'hommes (24 fantassins et 2 artilleurs), rampant et se défilant, Maginot s'approche jusqu'à 200 mètres d'une des lisières de ce bois. Une telle progression aurait dû être accueillie par des coups de feu, ce qui ne se produit pas. La patrouille est étirée ; Maginot et deux hommes sont largement en tête. A l'extrémité du bois, en lisière, se trouve une petite tranchée allemande et Maginot veut la reconnaître avec quelques hommes. Il peut arriver jusqu'à elle ; mais, tout à coup, à une vingtaine de mètres, il aperçoit une centaine d'Allemands en embuscade dans le bois. Une décharge nourrie abat immédiatement quatre de ses accompagnateurs. Pour couvrir la retraite des survivants, il fait feu à son tour sur l'ennemi qui s'avance et tue deux adversaires. Il reçoit une première balle qui lui fracasse le tibia, tombe mais se relève aussitôt. En tirant les cartouches qui restent dans le magasin de son fusil, il réussit à se replier d'une cinquantaine de mètres malgré la grêle de projectiles que les Allemands lui envoient. Une seconde balle l'atteint à la rotule ; il tombe de nouveau. Il parvient, en se traînant sur les mains, à gagner une grosse pierre derrière laquelle il peut se protéger, retrouvant là cinq ou six survivants. A ce moment, il est 8 heures. Jusqu'au soir, les Allemands ne cessent d'essayer d'encercler la poignée d'hommes encore vivants. Quatre ou cinq fois, ils arrivent jusqu'à une quarantaine de mètres ; à chaque fois, ils doivent se replier en laissant des pertes sur le terrain. Décidée à ne pas se laisser capturer et ménageant ses munitions, la petite troupe réussit à attendre la nuit. Lorsque l'obscurité est suffisante, le sergent Léonard et les blessés encore capables de marcher parviennent à quitter les lieux pour aller chercher du renfort. Maginot, qui ne peut plus se servir de ses jambes, reste sur place avec deux hommes indemnes : le caporal Boury et le soldat Robert. Ces deux braves décident de ramener leur chef. Ils commencent à le porter à tour de rôle, en rampant pendant une centaine de mètres. Puis, ils essaient de le charger sur les crosses de leurs fusils : en raison de son poids et de sa taille, il leur est impossible d'aller très loin. Ils le traînent ensuite par les
    mains, en dépit des douleurs intenses que cette manière d'opérer lui fait endurer. Ses sauveteurs et lui sont alors rejoints par une section du 365ème R.I., dont un élément tient Maucourt. Il a encore la force de donner des instructions pour assurer la sécurité du détachement. Il est placé sur un brancard et ramené à ce village où il reçoit un premier pansement. Il est enfin transporté en ambulance jusqu'à Verdun. A 23 heures, après avoir enduré un véritable calvaire, il est admis à l'hôpital Saint-Nicolas (hôpital civil avec une aile militaire) où ses blessures sont soignées. Sur l'ensemble de ceux ayant participé à l'affaire, cinq ont été tués et sont portés disparus, dont Nicolas Gille ; aucun n'a été fait prisonnier et les sept blessés ont été ramenés.

     

    La Grande Guerre

    Nicolas Gille portant l'uniforme du 1er régiment d'infanterie de marine de Cherbourg : né en 1879 à Bezonvaux, il s'engage en 1899 à Verdun au titre de ce régiment . Affecté en 1900 au 18ème R.I.Ma, il fait campagne en Chine ( 1900-1901) et au Tonkin ( 1901-1902). Revenu en France à son unité initiale, il est libéré en 1902. A partir de 1909, il est domicilié dans la région parisienne. Versé dans la territoriale en 1912 et affecté au 44ème R.I.T, il est mobilisé le 2 août 1914. Tué et porté disparu le 9 novembre suivant au bois de Hayes, il fait l'objet, le 22, d'une citation du général gouverneur de Verdun pour avoir, avec 7 hommes, défendu pendant 8 heures, sous une grêle de balles et en dépit des pertes, son chef grièvement blessé : le sergent Maginot.


  • L'action de Maginot et les rapports qu'il rédige amènent le commandement à faire occuper Bezonvaux plus solidement, d'abord par le 44 R.I.T. puis le 164 R.I. Car, à la fin de l'été 1914, les agglomérations voisines, c'est-à-dire Maucourt, Mogeville et Ornes, passent tour à tour entre les mains françaises et allemandes. Les patrouilles adverses se rencontrent dans ces villages ainsi que dans Dieppe-sous-Douaumont, Gincrey, Morgemoulin, Foameix, Fromezey. Il est vrai que le morceau de Woëvre, enserré par la grande forêt de Spincourt, l'étang d'Amel, les bois d'Herméville, les Jumelles d'Ornes et le pied des Hauts-de-Meuse, est propice à la guerre de guérilla.

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Bezonvaux (1915) : Le Ratentout (partie sud-est du village) ; la maison des parents des parents d'Emélie Peltier, épouse de Lousi Collin ; la construction est endommagée par les éclats d'obus.


    Dans le courant d'octobre, plus souvent présents à Ornes que le mois précédent, les Allemands poussent de là des patrouilles noctures vers le Haut de la Goulette et Bezonvaux, jusqu'à l'occupation d'Ornes par deux compagnies du 3/164 R.I. Le 21, ce régiment est envoyé se mettre en place non loin de Bezonvaux : le 22, continuant d'occuper Ornes, il s'installe sur le plateau des Caurrières et le bois de Chaume.
    Le front étant stabilisé, les Français améliorent leur organisation défensive dans les environs de Bezonvaux. Le 6 novembre, le 365 R.I., guidé par le sergent Maginot et ses éclaireurs, s'empare du bois de Maucourt ainsi que des villages de Maucourt et Mogeville ; les Allemands prononcent deux contre-attaques : une sur le bois de Maucourt qu'ils reperdent, et une sur Maucourt ; celle-ci leur cause des pertes (30 prisonniers et plus de 30 tués). Le 10, un bataillon du 164e R.I. s'installe définitivement à Ornes et l'organise. Bezonvaux se trouve alors en arrière des premières lignes qui courent de la région d'Ornes vers Gincrey, Morgemoulin et Fromezey. Bezonvaux sans doute réoccupé par quelques habitants est un lieu de cantonnement pour des unités françaises, notamment en novembre-décembre lorsque le 365 R.I. est engagé à Maucourt et Mogeville puis devant Ornes. Entre-temps, deux soldats du 44e R.I.T. sont morts à Bezonvaux dans des circonstances ignorées : E. Putiot de la 6 compagnie le 1 octobre et P-F. Clausse de la 5 le 3 décembre.
    A la fin de l'automne, le front français sur la rive droite de la Meuse suit le tracé Brabant-sur-Meuse - Flabas (exclu) - bois des Caures - Ornes - Maucourt - Fromezey - Boinville - Hennemont, Marcheville (exclu) et Champion où il se raccorde avec les Eparges. Ce tracé correspond à la lère position. En arrière de ce front, le terrain tourmenté et coupé d'épaisses parties boisées présente quatre séries d'obstacles que les Allemands devraient enlever avant d'atteindre Verdun :

    1° la ligne allant de Samogneux à Bezonvaux, à travers le bois des Fosses ainsi que le bois de Chaume, et constituant la 2 position ;
    2° celle qui passe par la côte du Talou, la côte du Poivre, Louvemont, Douaumont, Vaux ;
    3° celle qui court par la côte de Froideterre, l'ouvrage de Thiaumont, Fleury ainsi que les forts de Souville et Tavannes ;
    4° la croupe occupée par les forts de Belleville et Saint-Michel.

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Bezonvaux (1915) : la Grande Rue entre l'église et la mairie, à l'est du "château", photographiée de l'Ouest vers l'Est ; au centre l'escalier conduisant à l'église ; à gauche le ruisseau

    Au cours de l'année 1915, rien de spécial n'est attesté à Bezonvaux sur le plan militaire puisqu'il se trouve dans la 2 position. A partir d'avril, des éléments du 365 R.I. y sont présents alors que ce régiment occupe le secteur de Maucourt. En août, c'est le 45 R.I.T. qu'on y voit : le 25 de ce mois, deux bataillons de cette unité et un de Gardes des Voies de Communication (G.V.C.), constituant le 1 régiment de marche intégré à la 107 brigade (107 Br.), entrent dans le secteur Mogeville - Maucourt - Bezonvaux où ils relèvent des troupes de la 72 division d'infanterie (72 Di) 2. Un mois environ après, le bataillon de G.V.C. est retiré. Le 19 septembre, le 3/36 RIT., rattaché au 44 R.I.T. depuis le 29 décembre 1914 et formant avec lui le 2 régiment de marche, est transféré au 1 régiment de marche qui prend le secteur bois de Chaume-Bezonvaux ; le 4 octobre, il est déplacé pour concourir à la défense éventuelle de l'Herbebois ; le 11 décembre, il passe à la 212 Br.T. en rejoignant les deux bataillons du 45 R.I.T.: son arrivée à Fleury (état-major, 2 compagnies) et Vaux (2 compagnies) entraîne quelques modifications dans le stationnement des compagnies de réserve de ce régiment, lesquelles sont portées à Dieppe et Bezonvaux. Dans celui-ci, le 3/136 R.I.T. positionne également une section de mitrailleuses et un détachement de pionniers d'infanterie.

    Depuis le 25 août 1914, la ligne de chemin de fer à voie métrique Montmédy-Verdun, qui traverse la commune, est fermée ; personnels et matériels sont regroupés à Verdun (il en est de même pour la ligne Verdun-Commercy, avec un repli sur cette ville). Dans l'automne suivant, après la stabilisation du front devant Ornes, Maucourt et Dieppe, l'exploitation reprend sur la section Verdun-Vaux-Bezonvaux (de même qu'elle redevient possible de Vaux à Eix et même jusqu'à Fresnes-en-Woëvre). Toutefois, Ornes à partir de Bezonvaux est devenu inaccessible. La Société Générale des Chemins de Fer Economiques reste concessionnaire jusqu'au 28 novembre 1914, date à laquelle elle passe la main aux militaires (la 10 section des chemins de fer de campagne renforcée par des éléments du génie). Le trafic permet de ravitailler les troupes occupant la Woëvre. Sur le tronçon Verdun-Vaux et au-delà vers le Nord jusqu'à la hauteur du bois du Grand Chénas (en limite sud-est de la commune de Bezonvaux), la voie est aménagée pour le déplacement de matériels d'artillerie lourde sur voie ferrée (A.L.V.F.). Les travaux correspondants ont lieu du 15 janvier au 10 février 1915 ; la voie métrique est transformée par la pose d'un troisième rail sur des traverses utilisées pour la voie normale. A hauteur du Grand Chénas est construit un embranchement qui s'enfonce dans ce bois et aboutit à un épi à deux positions. Elles sont utilisées par une batterie de 200 mm A.L.V.F. (repliée peu avant l'offensive allemande, elle sera ensuite employée sur la rive gauche de la Meuse). Elle est composée de deux obusiers de 200 mm avec affûts tous azimuths Schneider, prévus pour circuler sur voie ferrée à écartement normal. Commandés par le Pérou, terminés en 1910 et non livrés en 1914, ils sont réquisitionnés. Leur portée est de 8 500 à 10 500 mètres et ils ont pour objectifs des positions occupées par des 21 cm. Précautionneusement, ils sont amenés à double traction sur leurs emplacements : ils sont tirés par de puissantes machines à 4 essieux provenant du réseau breton qui roulent sur les rails à écartement de 1 m, alors que le convoi progresse sur la voie à écartement de 1,44 m. L'embranchement du Grand Chénas a peut-être été prolongé jusque dans le bois du Petit Chénas, puisqu'en septembre 1915 un emplacement de pièce d'A.L.V.F. (un 305 mm ST-CH), destinée à exécuter des contre-batteries contre le 38 cm du bois de Warphemont distant de 16 900 mètres, y est à l'étude.

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    La voie ferrée métrique aménagée depuis Verdun et poussée jusqu'au Grand Chénas, avec l'épi de tir de ce bois.


  • A l'été 1914, avec la menace que constitue l'arrivée des envahisseurs, une partie des habitants de Bezonvaux quitte le village. Ceux-ci ont vu passer les fuyards venant des agglomérations de la Woëvre et, quelques semaines plus tard, apprennent le sort de leurs voisins d'Ornes. Par cette évacuation volontaire, ils pensent éviter les mauvais traitements que réserve parfois l'armée allemande à la population des localités qu'elle occupe.Il n'existe aucune information sur ces départs. Les premiers ont dû s'effectuer assez tôt puisque, officiellement, la date de suspension des services administratifs de Bezonvaux est le 15 août 1914. De ces replis vers l'intérieur du pays dans la Meuse ou plus loin, il est loisible de donner trois exemple . La famille Vigneront est signalée à Bar-le-Duc où, le 8 septembre suivant, est attesté le décès de Gaston, âgé de 9 ans et natif de Bezonvaux, fils d'Eugène le maréchal-ferrant et de Margueritte Marchal. Il y a aussi la petite Germaine née en 1913 (le dernier enfant venu au monde avant la guerre). Son père, Paul Marchai, est mobilisé et sa mère, enceinte de 7 mois, abandonne son domicile en août sur un chariot tiré par deux chevaux. La grand-mère est du voyage. L'attelage va jusqu'à Naives-devant-Bar où la famille s'installe pour la durée de la guerre. Paul Marchal, soldat au 120 RIT., sera tué le 8 avril 1916 au bois des Chevaliers (est de Lacroix-sur-Meuse). Pour ne pas dépendre que des aides, sa veuve acceptera l'offre d'un marchand de vin en gros, originaire de Mangiennes, qui a un commerce à Bar-le-Duc ; elle transportera des tonneaux pour les cafés de cette ville et les cantines militaires. Troisième exemple : sans doute dès l'été ou l'automne 1914, une partie de la famille Lahaye s'établit à Dugny où meurt Nicolas, âgé de 72 ans, ancien tisserand, le Pr janvier 1916.En septembre 1914, Bezonvaux doit être désert car Maginot ne fait aucunement mention de la présence de civils dans ses « Carnets de patrouille ». Pourtant, il y a encore des habitants : essayant de survivre dans leurs maisons, ils sont là parce que leurs moyens ne leur permettent pas de vivre ailleurs ou bien ils souhaitent surveiller leurs biens. Ils resteront d'ailleurs jusqu'à l'évacuation définitive de février 1916. Parmi eux figurent Auguste Trouslard, Charles Marchai âgé de 62 ans et Claude Marchal, tous les trois cultivateurs. Un décès est attesté le 11 septembre, celui de Madame Vve Marie Simon, née à Vaux, domiciliée à Bezonvaux et morte à 85 ans. Les témoins, qui déclarent ce décès à Jules Léonard (conseiller municipal, officier d'état-civil par délégation du maire), sont Emile Dupuis, 54 ans, manoeuvre, gendre de la défunte, et Jean-Louis Melkior, 63 ans, manoeuvre. Un peu plus tard, un autre civil séjourne à Bezonvaux : le garde-champêtre d'Ornes. En effet, à la suite d'un accrochage avec les 56 et 59e bataillons de chasseurs à pied (B.C.P.), qui leur a coûté une dizaine de morts, les Allemands ont enlevé comme otages la majeure partie des habitants d'Ornes qui étaient restés jusqu'alors ; cet épisode se situe sans doute le 9 octobre au soir ; le reste de la population s'est réfugié à Verdun, à l'exception du garde-champêtre qui demeure avec les patrouilleurs de Maginot à Bezonvaux.

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Les frères Marchal, peut-être en 1915 : à gauche Auguste né en 1882 à Ornes, cultivateur à Bezonvaux, soldat au 19e B.C.P, mort le 29 juin à la Laufée ( secteur de Tavannes à lest de Verdun) ; à droite Paul, né en 1877 à Ornes, cultivateur à Bezonvaux, soldat au 120e R.I.T, mort le 9 avril 1916 au bois des Chevaliers ( est de Lacroix-Sur-Meuse )


    A partir des premiers départs d'août 1914, le maire, Pierre Savion, n'est apparemment pas présent au village : il a dû le quitter entre le 9 (date de la dernière pièce qu'il signe) et le 15 (date de cessation des services administratifs). Dorénavant, les actes sont émargés par deux conseillers municipaux : Auguste Trouslard et Jules Léonard. Le 26 septembre, Emile Richard, né en 1865 à Mangiennes, instituteur de la commune et secrétaire de mairie à temps partiel, demande au sous-préfet de Verdun qu'une délégation en vue de régler les affaires locales soit donnée à un des conseillers municipaux restés au village : il cite Auguste Trouslard et Charles Marchal, en précisant que le premier a obtenu plus de voix que le second aux dernières élections municipales ; sa correspondance ne mentionne pas Jules Léonard. Le sous-préfet, reprenant les arguments présentés, transmet la requête au préfet de la Meuse qui, le 29, délègue provisoirement Auguste Trouslard dans les fonctions de maire.

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Félicie Remoiville, veuve de Paul Marchal, dans les années d'après-guerre.


    La présence de ces civils derrière le front n'est pas sans risques. Ainsi, Emile Richard est frappé le 3 janvier par les éclats d'un obus qui tombe dans la rue, alors qu'il sort de la mairie (il succombe à ses blessures le jour même) ; un jeune homme, Maurice Léonard, a failli être atteint par le même projectile alors que lui s'y rend pour effectuer les démarches afférentes au recensement des jeunes appartenant à la classe 1915.Un autre habitant est mortellement touché par un obus le 15 mai : Emile Dupuis, né en 1860 à Douaumont et déclaré comme journalier. Il est porté à son domicile, mais ses lésions sont graves et il meurt. Son fils Justin, âgé de 12 ans et natif de Bezonvaux, a été blessé par le même projectile. Il est évacué par les soins de l'autorité militaire sur un hôpital de Verdun et fait l'objet, de la part d'Auguste Trouslard, d'une requête de placement à l'Assistance publique (il décédera à Bar-le-Duc en 1921). Au milieu de ces tristes événements, la vie continue : une naissance est enregistrée, celle d'Emilienne Féry, fille de Prosper Féry on ignore si celui-ci était présent au moment de l'accouchement et d'Herménie Pultier son épouse, domiciliée au village au moment de la naissance.

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Madame Germaine Marchal-Péridon, fille de Paul marchal et de Félicie Remoiville. Née à Bezonvaux et y ayant habité jusqu'à la première évacuation, elle est actuellement la dernière native du village encore vivante.

     Devant la menace allemande qui se précise au début de 1916, l'évacuation de la population habitant la région nord-ouest/nord-est de Verdun est décidée par les autorités civiles et militaires. Les derniers habitants de Bezonvaux quittent leurs maisons à une date inconnue : pour certains villages proches des lignes, l'opération est attestée le 12 février. En tout état de cause, le premier convoi de réfugiés quitte la gare de Verdun le 11 au soir.

     

    Bezonvaux : La survie dans la mémoire

    Maurice Léonard, né en Bezonvaux en 1895 et recensé au village den 1915 en vue d'être mobilisé, est incorporé cette année-là au 165e R.I. Blessé au genou et versé au 32e R.A.C, il participe à la reprise du fort de Douaumont le 24 octobre 1916. Décoré de la Croix de guerre, la citation de l'ordre du régiment, qu'il obtient à la date du 7 septembre 1918, a le libellé suivant : " Jeune conducteur d'un dévouement et d'une bravoure remarquables, a exécuté dans des circonstances critiques à Verdun, au chemin des Dames, dans la Somme, de nombreux ravitaillements de jour et de nuit. Vient encore de se signaler pendant les attaques des 18,19 juillet, et des 1,20 et 22 août 1918 en faisant preuve du plus bel entrain et de la plus grande endurance dans des moments particulièrement difficiles." Beaucoup plus tard, à la vieille de  ses cent ans, il est décoré de la Légion d'honneur. Il est décédé à l'âge de 101 ans .