• Une commune qui a du mal a exister

    Les études faites en application de la loi du 17 avril 1919, relative à la réparation des dommages causés par les faits de guerre, indiquent que 25 communes dévastées de la Meuse sont concernées par une inclusion partielle ou totale dans la zone destinée à recevoir un classement spécial : la Zone rouge. Parmi ces communes, onze villages sont menacés de ne pas être reconstruits. L'examen des documents relatifs à ceux-ci fait apparaître deux démarches contradictoires : d'un côté, des formalités en vue de rétablir leur fonctionnement communal, de l'autre la tentative de supprimer leur entité. D'abord, sur ces onze, deux obtiennent finalement l'autorisation d'être reconstruits : Béthincourt et Samogneux. Ensuite, deux autres Ornes et Douaumont , recouvrent des habitants, de même que Vaux : sur ce site, ils sont 19 en 1922. Ce sont des employés de la Société des Chemins de fer Economiques, chargés de l'exploitation d'une partie de la ligne Verdun-Montmédy et accompagnés de leurs familles. Ce personnel s'installe dans des maisonnettes toujours visibles dans la rue principale de Vaux, en face des anciennes constructions composant la gare. La présence de ces premiers habitants permet à la commune d'exister véritablement, avec la nécessité d'une administration communale (d'où l'ouverture d'une mairie) et le choix d'un maire par les électeurs habitant sur place. Bezonvaux en dépit de la présence, comme on l'a vu, de résidents à partir des années 20 et jusqu'à la seconde guerre mondiale rie connaît pas de véritable réinstallation : un rapport mentionne d'ailleurs en 1932 qu’ « aucun habitant n'est rentré depuis 1914 ». Bezonvaux partage alors le sort de Fleury, d'Haumont, de Beaumont, de Cumières et de Louvemont. Ces communes, situées dans la Zone rouge ou en lisière de celle-ci, ne sont pas rattachées à une autre. Elles sont administrées conformément à la loi du 18 octobre 1919: le législateur a envisagé que, dans le cas particulier de celles dévastées par la guerre, s'il n'est pas possible de former un conseil municipal, une commission municipale de trois membres nommés par le préfet soit créée. Cette loi prévoit, en outre, que cette commission et son président soient investis de la plénitude des attributions des conseils municipaux et des maires. Ainsi, une vie communale, même restreinte, est possible, d'autant qu'il existe, pour ces communes, un électorat spécifique. Leurs anciens habitants sont provisoirement réfugiés ou définitivement expatriés en divers points du territoire français : ils n'ont pas été compris dans la population de leur commune de résidence d'avant-guerre. Néanmoins, ils manifestent leur intention d'y conserver leur domicile politique et continuent dès lors à y figurer sur les listes électorales qui sont ouvertes aux inscriptions. Cette possibilité est offerte par la circulaire du ministre de l'Intérieur du 12 décembre 1918 relative au recensement des évacués susceptibles d'être inscrits sur les listes électorales en 1919. C'est le cas à Bezonvaux où le nombre d'électeurs enregistrés est de 26 en 1921 (pour une cinquantaine avant la Grande Guerre). Après être resté à peu près au même niveau pendant deux ans (1922 32, 1923 26), il entame une descente (1923-1924 16,1925 6,1926 6, 1926 à 1928 3) pour finir par être nul à partir de 1930. Le système de la commission municipale est alors justifié ; il est d'ailleurs entré en vigueur l'année précédente. La lecture des arrêtés préfectoraux pris dans les années de la guerre montre que, dans le canton de Charny dont fait partie Bezonvaux, le retour d'une administration communale dans toutes les communes a été long. Dans l'arrêté du 29 octobre 1919, le préfet de la Meuse déclare les 22 communes de ce canton dévastées par la guerre : trois sont en mesure d'avoir un conseil municipal, sept sont désignées en tant que communes de rattachement pour les élections municipales et, pour douze autres dont Bezonvaux, aucun bureau de vote n'est constitué. Pour cette commune, il semble que ce soit Gustave Féré, marchand de beurres, fromages et salaisons établi à Marseille, qui suit les opérations électorales. Six conseillers municipaux sur les dix auxquels pouvaient prétendre la commune sont déclarés élus le 18 janvier 1920 ; néanmoins, compte tenu des difficultés ren¬contrées, de nouvelles élections ne sont pas prévues. Louis Collin, cultivateur à Maucourt et réfugié à Beurey-sur-Saulx, est élu maire avec Jean-François Trouslard, habitant à Labeuville, comme adjoint (il est censé avoir été conseiller municipal depuis 1912). Toutefois, avançant divers arguments dont son âge, le nouveau maire démissionne le 10 avril suivant. Le 14, le préfet de la Meuse décide que les affaires courantes seront réglées par l'ancien maire, Pierre Savion, réfugié à Laneuville par Wassy (Marne). Puis les fonctions de maire sont assurées par Jean-François Trouslard : il signe déjà des actes en tant que tel dés 1921. Cette solution est confirmée par le sous-préfet de Verdun le 23 novembre 1922 et l'intéressé est installé définitivement le 2 août 1925, avec Louis Collin, cultivateur à Maucourt, comme adjoint : pour !es élections correspondantes, enregistrées le 3 juillet précédent (scrutin par listes), seuls 3 votes ont été réceptionnés pour le premier tour et aucun pour le second, alors qu'il reste 6 électeurs inscrits dans la commune. En outre, de cette opération résulte la désignation de 4 conseillers municipaux seulement. Par arrêté du 22 avril 1922, le préfet de la Meuse constate que, pour 19 communes, les électeurs ne sont pas encore rentrés et qu'elles doivent être maintenues sur la liste des communes dévastées. Le 26 juin 1929, il publie la liste des maires élus au scrutin du mois de mai précédent. Il y fait figurer les présidents des commissions municipales : pour Bezonvaux, Jean¬François Trouslard (les membres de la commission municipale sont Louis Collin et Jean-Baptiste Nivromont). Les présidents suivants de la commission municipale de Bezonvaux sont Léon Trouslard, installé à Labeuville (1935), puis son fils Jean Trouslard, habitant dans la même localité (1937). Mobilisé en 1939, celui-ci est remplacé par Elie Trouslard, également de Labeuville. Quant à Louis Collin, adjoint au président de la commission municipale, il décède en 1934 et son fils Roger, cultivateur et conseiller municipal de Maucourt, lui succède. L'arrêté du 26 juin 1929 pris par le préfet de la Meuse, faisant suite à celui du 22 avril 1922, entérine définitivement la liste des communes de la Zone rouge de Verdun, lesquelles n'existeront que territorialement. Elles ont aussi une existence administrative et financière. A cette époque, leur compte est composé essentiellement d'attributions de divers impôts, de centimes additionnels aux contributions indirectes et de revenus des biens communaux (rentes sur l'Etat, éventuellement locations de chasses). En outre, elle perçoivent des sommes aux titre de l'indemnisation des dommages de guerre. Même si d'un certain côté, il y a manifestement des efforts pour rétablir un fonctionnement communal aussi normal que possible, l'entité communale des villages détruits est menacée pratiquement dés la fin du conflit. La loi du 17 avril 1919 constate qu'existent des« zones où toute la vie physique et économique a été complètement détruite » ; toutefois, a la réunion des communes de la future Zone rouge aux communes limitrophes n'est ... possible ni légalement ni matériellement ». La solution est la suppression pure et simple de ce qu'elles représentent en tant que collectivités territoriales et, alors, le rattachement de leur territoire à des communes existantes. Le 21 mai 1920, le chef du Service de la Reconstitution Foncière et Cadastre de la Meuse rend compte au préfet que la commission qu'il a présidée propose la suppression administrative de Bezonvaux avec rattachement à Ornes ou Bras. Le sort des onze communes concernées initialement est évoqué en décembre 1921 dans un échange de correspondance entre le ministre de l'Intérieur et le préfet de la Meuse : la question se pose de leur avenir alors qu'aucun habitant n'est revenu, qu'il n'y a pas d'ouvriers installés provisoirement, mais qu'elles ont conservé leur personnalité civile et que le rattachement génère des problèmes légaux et matériels. La suppression reste d'actualité alors que les années passent et la Direction de l'administration communale et départementale du ministère de l'Intérieur semble en être l'instigatrice. En 1926, c'est au tour d'un député de la Meuse, Monsieur Taton-Vassal d'entrer dans le jeu. Au début de décembre 1926, il dépose une proposition de loi sur le bureau de la Chambre des députés concernant la suppression des communes de la Zone rouge des régions dévastées. Elle est renvoyée à la Commisssion d'administration générale, départementale et communale sous réserve de l'avis de la Commission des régions libérées. Apparemment, l'affaire en reste là. Ultérieurement, le sous-préfet de Verdun, constatant qu'aucun habitant n'est rentré, émet le 10 décembre 1932 l'avis que la vie municipale de Bezonvaux peut être considérée comme définitivement arrêtée : d'ailleurs, comme un conseil municipal n'a pas pu être élu, une commission municipale a été instituée depuis 1929. Huit jours après, dans un rapport adressé au préfet de la Meuse, il révèle sa position

    « ... de façon générale et bien que des protestations puissent s'élever contre la suppression ou le rattachement de ces communes (il s'agit des huit communes détruites), de la part des anciens habitants, il semble indispensable que cette modification territoriale soit opérée le plus tôt possible pour celles où la vie municipale n'a aucunement repris son cours. »

    Le préfet n'a pas attendu d'avoir ce rapport pour donner son opinion au ministre de l'Intérieur. Au sujet de ces communes, il lui a écrit le 10 décembre:

    « Leur suppression et leur rattachement ... ne peut soulever aucune protestation de la part des populations qui s'attendent, du reste, à ce qu'une mesure de cette nature soit prise à leur égard ».

    Un peu plus tard, la suppression éventuelle des communes dévastées par les événements de guerre et leur rattachement à d'autres localités fait l'objet de dispositions mentionnées dans un décret daté du 14 juin 1938 et relatif aux Finances locales. La possibilité d'une telle disparition est offerte notamment par la formule suivante :

    « Lorsque le rachat, en exécution de l'article 46 de la loi du 17 avril 1919, ou de toute autre décision légale, de toutou partie du territoire d'une commune a eu pour effet de rendre la vie communale impossible, la suppression de cette commune et son rattachement à une ou plusieurs communes sont, dans tous les cas, prononcés par un décret en Conseil d'Etat.. ».

    Dans la Meuse, ce projet de suppression et de rattachement concerne huit communes : Beaumont¬en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Douaumont, Fleury-devant-Douaumont, Haumont¬prés-Samogneux, Louvemont-côte du Poivre, Ornes (le cas de Vaux est exclu). Une enquête est alors officiellement lancée pour recueillir des observations et les parties intéressées sont invitées à adresser leurs avis à la préfecture de la Meuse 16. La commission municipale de Bezonvaux, composée à cette époque de Jean Trouslard (président, demeurant à Labeuville), assisté de Désiré Remoiville (Verdun) et Roger Collin (Maucourt), fait savoir en juillet 1939 que le projet de rattachement envisagé de Bezonvaux à Dieppe ou Maucourt ne recueille pas son assentiment. Toutefois, si sa position n'est pas respectée, elle acceptera un rattachement à Maucourt : selon le voeu des anciens habitants, elle demande qu'une partie des revenus de la commune soit affectée à celle de rattachement pour l'entretien de la chapelle-abri et du monument aux morts ainsi que pour l'organisation du pèlerinage annuel à l'occasion de la fête patronale de Bezonvaux. Le procès-verbal de la réunion de cette commission, le 19 juillet 1939, se termine par la formule suivante :

    « Les considérations matérielles et morales sont d'un ordre trop élevé pour que Bezonvaux disparaisse à tout jamais ».

    Quelques semaines plus tard, un nouveau conflit mondial commence et, apparemment, il n'est plus question de ce projet.